Category: Expériences Naturelles


Une balade, une comptine, un rythme, un souffle…

Le Onze-Onze-Onze à Onze-Heure-Onze partons ensemble à la rencontre d’une nouvelle aire, dans l’Aude au coeur des Corbières !

Toutes les informations de cette journée sur : le Site du Dandy Manchot

Au programme :

une journée de marche au coeur des Corbières le long d’un parcours artistique et naturel.

Rendez-vous le 11 novembre 2011 à Lagrasse (11)

le point précis du lieu de rendez-vous vous sera communiqué lors de votre inscription.

Vous serez pris en charge par toute l’équipe artistique et technique du Dandy Manchot :

Spectacles, promenades, performances, créations naturelles,

respiration/transpiration, repas, convivialité, force et solidarité…

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La deuxième expérience de l’équipe du Dandy Manchot à la montagne. Théâtre invisible et mémoire des pierres…

L’an dernier (voir l’article correspondant), nous avions « piégé théâtralement » un groupe de randonneurs avec la complicité d’un accompagnateur en montagne. Cette année, les règles du jeu changent, nos passeurs et nouveaux complices deviennent les gardiens du refuge des Estagnous, au pied du Mont Vallier, le sommet emblématique des Pyrénées Ariégeoise.

Le refuge des Estagnous est chargé d’Histoire depuis sa création en 1912. Histoires de frontières, de guerres civiles ou militaires toujours aussi meurtrières, histoires de passeurs, libertaires, résistants, contrebandiers, dissidents… Histoires de bergers, de troupeaux, du Patous des Pyrénées, de pattes d’Ours répertoriées, d’une croix arrachée, de curieux signes cabalistiques sur le sentier, d’un chien fou « border line », du border-colley de Stephane, d’une petite fille amoureuse d’Arca, la reine des Pyrénées !

Cette petite fille pleine de vie et de rêves, c’est Romane, la fille de Macha & Laurent, un des gardiens du refuge. Avec sa maman, elles viennent soutenir les gardiens dans leur rude tâche d’accueillir jusqu’à 70 personnes en une soirée, de les faire manger un vrai repas, de les faire dormir comme des rois avant de partir à la conquête du Mont Vallier ou de faire une autre traversée

C’est dans cette environnement là que nous évoluons avec Olivier, pendant trois jours. Et oui, c’est la même équipe que l’an dernier ! Olivier Maxch, Tistou accompagnateur-conteur et passeur des cimes et moi-même avec mon personnage d’Antoine Gaillot, l’endimanché du Dandy Manchot. Mais attention, l’ascension jusqu’au refuge n’est pas gagnée, 1200 mètres de dénivelé, départ au fond d’une vallée encaissée, 4 heures de marche sur la roche granitique. Au début cela paraît typique, c’est intéressant, par la suite ces rochers deviennent un vrai calvaire, monter les marches avec 25 kg. sur le dos, c’est épuisant. Heureusement, Christophe, un autre ami accompagnateur, nous a bien aidé en participant au portage du matériel.

Nous arrivons un peu rincés là-haut (surtout moi, faut bien le reconnaître), et déjà nous plongeons dans cette ambiance si particulière. On commence à partager un fabuleux repas, soupe de légumes, boudin aux pommes, fromage et gâteau au chocolat, royal ! Puis on observe, on s’observe, on apprend à se connaître. On découvre des univers, des histoires, des contraintes, des limites et on prépare avec enthousiasme une journée d’intervention artistique dans cette espace, en vivant avec tous ces gens, gardiens, accompagnateurs, bergers, touristes, montagnards, passionnés…

L’histoire que nous écrivons s’inspire de tout cela et nous allons la raconter sur une journée avec l’aide précieuse de Romane.

Elle commence par de petits symboles posés sur le chemin, puis les randonneurs croisent un drôle de personnage (c’est Antoine Gaillot), habillé à l’ancienne muni d’une valise, il grimpe la montagne en quête d’inspiration pour l’écriture d’un roman auto-biographique qui raconte le parcours d’un ancêtre gueule-cassée, qui serait venu se faire soigner dans les Thermes d’en bas.

Dans le même temps, Toinou le conteur (Olivier) arrive au refuge et prépare ses histoires à raconter après le repas. Les randonneurs affluent, c’est l’heure du repas, tout le monde s’installe à table mais il en manque un. C’est évidement Antoine, qui fera une entrée bien remarqué, en retard et légèrement maniéré… S’en suit une longue discussion avec une partie des randonneurs sur ce qui pousse ce drôle de personnage à venir jusqu’ici dans cette accoutrement. On évoque les souvenirs invisibles, ceux des Hommes, des Pierres, des Sentes. Et puis c’est l’heure de « l’animation », ce soir c’est « Toinou des Hauteurs » qui nous régale. Très vite les deux histoires de ces deux personnages se percutent et s’assemblent pour n’en former qu’une. Les gens sont invités à sortir (la pluie venait tout juste de cesser) et là, nous dévoilons au pied du rocher du souvenir, une histoire d’amour de nos deux arrières grands-parents, sur le chemin de la Liberté. C’est Romane qui offre la conclusion de l’histoire en lisant une lettre vieille de cent ans. La transmission s’opère, la musique, la poésie et la beauté de la montagne sont au rendez-vous. Nous n’avons fait que révéler quelques souvenirs…

Pour finir, c’est autour du Génépi fait maison que nous partageons quelques mots, quelques histoires, il y a de l’émotion, de la simplicité, une vraie rencontre… Nous aurions préféré développer un peu plus, faire un peu plus long, mais c’est vrai que nous n’avons pas été aidé par une météo capricieuse et imprévisible. À 2000 mètres d’altitude, les nuages font vraiment comme ils veulent. Nous nous sommes plié à ce que la montagne ordonnait…

Ce sera quand même un excellent souvenir pour tout le monde et pour nous, une vraie découverte, celle de la vie de gardien de refuge. Ces gens là on vraiment du mérite. Le plaisir d’accueillir tous les jours de la saison des gens de tout rang, tous différents, la gestion des stocks, de l’énergie, etc… Comme un hôtel mais au bout du monde. Bravo pour tout cela.

Bientôt, tout le monde va descendre de ces rochers, la transhumance, la fermeture du refuge, l’ours va hiberner. La montagne va reprendre ses droits et tout recommencera l’an prochain. Avec le même plaisir et le même entrain. Romane aura grandie, Ivan l’aide gardien sera d’ici là gardien à son tour dans une autre belle vallée, il le mérite vraiment. Laurent, chef cuistot en or continuera à faire mijoter ses bons p’tits plats, aidé de Super Macha, toujours vaillante et Stephane sera là pour assurer l’accueil, nous raconter toutes ses anecdotes rigolottes et gérer tout un tas de choses qui nous échappent encore… Quelle équipe !

J’espère que nous reviendront vous retrouver là-haut, chez vous aux Estagnous pour partager encore et créer à la montagne, pour participer à un prochain Festi’Vallier…

Un grand merci à Macha, véritable transmetteur, trait d’union sans qui rien de tout cela n’aurait été possible, merci à toute l’équipe, à tous les randonneurs, merci au Mont Vallier…


Quelques liens pour aller un peu plus loin :

– le site du : Refuge des Estagnous & le Blog des Estagnous

– carte Géoportail

– Le Panoramique 360° autour du refuge

– Le blog de Tistou, Olivier Maxch

– Le site de Christophe Popelin, accompagnateur en montagne et son blog

Tout s’est fait vite, très vite…

Olivier m’appelle : « Tu sais, ce dont on avait parlé à propos de théâtre à la montagne ? Je crois qu’il serait possible de faire un essai, avec José un pote accompagnateur qui emmène un groupe sur deux jours avec nuit en refuge aux lacs d’Ayous, dans la Vallée d’Ossau… C’est dans quatre jours… »

– C’est un peu court mais à force d’en parler il faut le faire… Alors, allons-y ! Ai-je répliqué…

Et ce fut parti pour une grande aventure, humaine, amicale, montagnarde, artistique et théâtrale…

Pour comprendre parfaitement ce que nous avons fait là-bas, dans la montagne avec la complicité de José et Jean-Baptiste, je vous invite à lire le récit d’Anne-Julie, une jeune randonneuse qui nous a fait un énorme cadeau en écrivant une véritable nouvelle de ce qu’elle a vécue au cours de cette randonnée.

Mais d’abord, quelques photos (merci Anne Goutines) :

Et maintenant, le récit et les émotions de Anne-Julie, livré ici dans sa totalité :

Je m’apprête à vous conter la fabuleuse histoire du refuge des lacs d’Ayous. Conter est bien le verbe approprié. J’aurais même pu entamer ce récit par le fameux « il était une fois » : aucun des protagonistes n’aurait été surpris. L’aventure est complexe, alors procédons par ordre, chronologique étant le plus adapté à mon sens. Tout de même, apposer sur le papier deux journées aussi extraordinaires qu’inoubliables n’est pas chose facile. Une atmosphère est unique, il est ardu de la retranscrire. Beaucoup ayant pour credo la maxime « les paroles s’envolent mais les écrits restent », je mets tout mon cœur à l’ouvrage pour la postérité de cette expérience. Lecteurs ou acteurs de ce récit hors du commun, prière de faire preuve d’indulgence…

Lundi 16, j’hésite, je doute. Mardi 17, je me laisse convaincre mais n’est toujours pas persuadée de pouvoir le faire…Mercredi 18, plus le choix. Départ imminent, avec un peu de retard cependant (sans cela on aurait pu croire que je n’étais pas de la partie) pour le parc national des Pyrénées. On nous annonce précisément « une randonnée avec nuit au refuge des Laces d’Ayous, par les crêtes d’Astu, mille mètres de dénivelé le premier jour en six heures de marche puis un dénivelé négatif de 250 mètres, suivis de 750 mètres le second, avec entre les deux un lever de soleil ». Plutôt alléchant ce programme non ? Je dois admettre que pour ma part, l’adjectif ‘inquiétant ‘ était plus utilisé la veille…Mais les adjectifs vont s’accumuler, s’annuler, par la suite, c’est le propre de leur fonction. Le trajet jusqu’à Laruns nous est familier. C’est ensuite, sur le route menant aux contrées espagnoles que débute notre parcours émotionnel. D’abord le froid et l’ennui qui se dégagent de la cité des Eaux Chaudes nous attristent, nous, occupantes de la C3.L’heure de gloire, celle du temps de l’impératrice et de ses cures thermales dans les eaux soufrées du village, appartient bel et bien au passé. Au détour d’un virage, entre deux lacets de voie montagneuse se dessinent des silhouettes d’arbustes, taillés à la façon d’Edouard aux mains d’argent, d’un tailleur fou. Certaines imaginations débordantes y associent des stèles ou pierres tombales. Mauvais présage ? Non tout de même ! Peu avant l’arrivée nous croisons un troupeau de « monstres » équins manquant d’amocher la « petite » C3 et suffisamment imposants pour nous effrayer. On se gare enfin. Vérification du groupe. On a bien les vacanciers, avec la « famille Ménard » composée de Pierre et d’Agnès, la sœur de cette dernière, Claire accompagnée de ses deux filles Sarah et fanny, sans oublier une petite pièce rapportée, narratrice du dimanche, Anne-Julie. On a José, accompagnateur en montagne et son stagiaire Jean-Baptiste. Nous sommes au complet.

Sacs à dos enfilés et bâtons réglés nous nous élançons donc pour quelques heures de randonnée en Parc National. Pour démarrer, nous empruntons la piste, monotonie parfaite pour une mise ne jambe. Cette dernière cependant vite rompue par un jeune homme fringant, marchant à belle allure, valise de cuir à la main et parapluie sous le bras. Il nous devance avant de nous adresser la parole, nous dévoilant son accoutrement pour le moins insolite dans de telles circonstances : pantalon de toile, chemise blanche et gilet d’un trois pièce rouge, ensemble tout droit sorti de la France « Belle Epoque ». Coiffé de son canotier, il questionne José sur la direction à suivre pour atteindre le refuge. Le refuge ? Interloqués nous lui demandons en réponse s’il a vraiment l’intention d’y dormir et pour quels motifs se trouve-t-il en route, pareillement vêtu. Innocemment et affichant un sourire béat il avoue : « je suis écrivain venu en quête d’inspiration sur les pas de ma grand-mère ». Il nous remercie, nous adresse un salut sincère : « A ce soir au refuge ! ». Il nous laisse entre étonnement, hilarité, voire mépris pour cet intrus, plus convaincu de pouvoir dompter la montagne que nous, vacanciers certes, mais accompagnés et bien accompagnés de surcroît. Non mais quelle rencontre ! José évoque le fait que la montagne en a déjà inspiré beaucoup, alors pourquoi pas…Mais il ajoute qu’elle est aussi vectrice de rencontres insolites et draine parfois des « illuminés ». Tout en s’interrogeant sur le devenir du phénomène croisé quelques minutes auparavant sur la piste, nous sortons comme à l’habitude de José, des sentiers battus. Devant nous s’étend une vaste prairie, occupée par les bêtes. Une vache protège son veau, des juments s’abreuvent parmi les herbes humides, sur la terre fendue par un mince filet d’eau. Seulement quelques hommes pour troubler leur quiétude…n’auraient-ils pu trouver autre endroit pour bivouaquer ?

Physiquement parlant, trop simple jusqu’à présent pensons-nous ! Faune et flore de montagne sont au rendez-vous, et ce sans trop d’effort de notre part : l’émerveillement s’exprime devant la force de la nature, avec ces cavités naturelles creusées par le filet d’eau dans la roche (passage des trépassés ou encore bain jacuzzi formés !)… Nous nous accordons même une pause « 10 heures » à la cabane de berger, de bergère en l’occurrence, « de pount ». C’est encore l’occasion de s’étonner : trois cochons bien dodus se dorent au soleil devant la petite bâtisse. Quelques randonneurs s’y trouvent déjà, des bambins aussi, ils tentent de croquer les têtards capturés dans le court d’eau en contrebas. José nous fait l’apologie du fromage de brebis frais vendu sur place. Il en fait d’ailleurs un encas, puis s’en va à la découpe, diviser une meule encore intacte pour nous permettre d’en emporter un, deux, voire trois morceaux (parfait pour le dîner de ce soir, envisagent déjà certains). Jean-Baptiste en profite pour sortir sa carte, « il a vraiment prévu un parcours sympa José ». Une fois les achats réglés, alors que nous croquions une pâte de fruit avant de repartir, levant les yeux vers la suite du parcours qui nous attendait, Ô surprise, nous l’apercevons : notre énergumène tout droit sorti de l’aube du XIXème siècle, tranquillement assis au pied d’un arbre, un carnet à la main nous semble-t-il, son parapluie suspendu à un branchage au-dessus de lui, même son miroir est posé contre le tronc, duquel se balance une étoffe blanche pendue à un cintre que nous supposons être sa chemise…Invraisemblable ! Les réflexions fusent, « il doit vraiment être bon marcheur ! », « équipé comme il est comment s’est-il débrouillé pour arriver jusqu’ici aussi rapidement ? », enfin « avec cet attirail et ses manières, on dirait vraiment Philibert ! », « Philibert ? », « mais si, le personnage si attachant d’Anna Gavalda… ». Tous, nous farfouillons nos souvenirs de lectures d’été pour mettre la main ou plutôt la pensée sur ce fameux phénomène de Philibert. Maintenant le roman à la main, je ne peux que confirmer cette référence, le personnage lui colle vraiment à la peau, dans « Ensemble c’est tout » : « […] Elle aperçut le zigoto de son immeuble. Ce grand garçon étrange avec […] ses pantalons feu de plancher et ses manières martiennes. Elle se souvenait qu’une nuit elle l’avait surpris dans le hall, en pyjama et bottes de chasse, avec une boîte de croquettes à la main. Il était tout retourné et lui demandait si elle n’avait pas vu un chat. Elle répondit par la négative et fit quelques pas avec lui dans la cour à la recherche dudit matou. ‘Il est comment ?’, s’enquit-elle, ‘Hélas je l’ignore…’,’Vous ne savez pas comment est votre chat ?’.Il se figea : ‘Pourquoi le saurai-je ? Je n’ai jamais eu de chat moi !’.Elle était claquée et le planta là en secouant la tête, ce type était décidément trop flippant. » mais encore, « Camille n’en croyait pas ses yeux, le canotier n’était que la cerise sur le gâteau. Il avait glissé une canne à pommeau d’argent sous son bras, était vêtu d’un costume clair avec un nœud papillon rouge et lui tendait une malle en osier. »

Tout en marchant désormais d’un bon pas, nous n’en finissons pas de deviser sur l’homme, rebaptisé par nos soins ‘Philibert’. Nous entrons, sous un soleil de plomb et une brise légère dans une petite vallée d’apparence peuplée seulement de bêtes, dont nous venons troubler quelque peu la tranquillité. L’Absence de toute trace humaine, mis à part les ruines d’une cabane de berger, à l’intérieur desquelles un champ d’orties avait fleuri nous fait penser à un Eden pour animaux. José nous arrête un instant pour nous en expliquer la cause. Reprenant d’un pas régulier, nous stoppons notre avancée de nouveau : José a repéré un berger, qu’il paraît connaitre. Il se tient au-dessus de nous, à flanc de montagne, droit, appuyé sur son bâton et coiffé du béret béarnais. En deux temps trois mouvements, il descend saluer notre accompagnateur, succinctement et sans effusion, occulte complètement Jean-Baptiste, ainsi que le reste de notre troupe. Il marmonne, évoque un projet immédiat de « tour en Espagne ». Je relève un détail qui me sidère : il porte aux pieds une simple paire de chaussettes et des sandales…Lorsqu’il prend congé, nous questionnons José à son sujet, c’est qu’il nous a intrigué le ‘Toine ‘. Il brosse un portrait plutôt vague d’un jeune berger que personne ne peut se vanter de bien connaître. « On ne sait pas vraiment où est-ce qu’il habite…il est d’ici ça c’est sûr, très calé en flore et il donne même des conférences quand ça lui prend sur l’ours…Mais jamais très bavard, un peu ‘ours’ justement », de cette description nous déduisons l’archétype du berger bourru, plus à son aise avec ses bêtes qu’en compagnie des hommes. Au-dessus de nos têtes, le pic du Midi D’Ossau change d’aspect, au fur et à mesure de notre avancée. Pas si déserte que cela finalement cette vallée…

Les jambes commencent à réclamer un peu de ménagement, les estomacs des nutriments pour continuer et le souffle un arrêt momentané pour se préserver. C’est après deux ou trois raidillons qu’Agnès ose : « Vous n’avez pas faim vous… ? ». C’est le signal que beaucoup attendait, ‘Pique-nique’ ! Avec frénésie ou presque, les panières sont ouvertes et l’appétit petit à petit se rassasie. Jean-Baptiste commence par sa nectarine, je prends d’abord cela pour une fantaisie, avant que je ne lui fasse la réflexion et qu’il me réponde qu’il s’agit d’une façon de mieux assimiler les vitamines…je dormirai moins bête ce soir, pensai-je. La coupure méridienne est encore prétexte à d’autres apprentissages, sur la vie en montagne, les habitudes des bêtes etc. Une ombre passe, d’une part sur le sol tapissé d’herbes vertes, et d’autre part dans le regard de Jean-Baptiste que j’ai eu le malheur d’apostropher ‘Jean-Sébastien’…Jusqu’à ce que José nous fasse une proposition : « prêts pour…un quart d’heure de sieste ? », bien entendue et surtout approuvée par l’assemblée.

L’objectif des crêtes en tête, nous reprenons la ‘route’, que nous traçons nous-mêmes à flanc de montagne. Un troupeau d’Isards nous attend, d’abord observés aux jumelles, ils nous permettent de les approcher suffisamment pour bien les distinguer à l’œil nu. En effet, si l’on reste statique pendant un certain temps, ils ne détectent plus notre présence. Nous sommes au pied de la source, de quoi remplir nos gourdes, qui ne sont pourtant pas vides pour beaucoup d’entre elles…Maintenant ça monte, et raide en plus de ça. Le col, il faut l’atteindre ! Une suée après, nous y sommes : une vue à couper le souffle, et c’est peu dire, s’offre à nous. A notre gauche l’Espagne et ses flancs éventrés par les pistes et les pylônes, un lac dans lequel se reflète le peu de nuages qui traversent l’étendue bleu azur, plus loin les hauts sommets espagnols se découpent. A notre droite, le parc National des Pyrénées, sa beauté, son innocence préservée…De quoi faire un bilan de la distance déjà parcourue, nous exprimons ouvertement notre étonnement et notre joie d’être là, le grand sourire parfois suffit. Moment de félicité.

C’est parti pour les crêtes…une grande première pour moi ! J’éprouve des difficultés à contenir mon appréhension du vide…  « L’atterrissage ça ira, c’est la chute qui est plus difficile » dixit Jean-Sébastien alias Jean-Baptiste. Plusieurs passages un peu techniques justifient les deux étoiles de DT (difficulté technique) du programme. J’emporte, en souvenir d’une escalade un peu scabreuse, une éraflure. Le jeu en vaut la chandelle cependant…Quel cadre…J’emmagasine les images, les unes après les autres, essayant de les classer, de façon à les retrouver dans les rayonnages de ma mémoires aussi longtemps que possible. Et ce soleil qui brûle…

La pause goûter s’impose, avec une économie d’eau obligatoire (bien mal nous en a pris de ne pas remplir nos bouteilles à la source…), mais un spectacle complet, visuellement parlant, dont le clou est l’apparition d’un gypaète barbu, le célèbre ‘casseur d’os’ juste au-dessus de nos têtes…A peine le temps d’avertir les regards des autres randonneurs, qu’il s’éloigne majestueusement. Les yeux écarquillés nous nous refaisons le film : « en de très nombreuses heures d’observation, c’est seulement la deuxième fois que m’est donnée la chance d’en voir un ».

La suite de la ballade apporte son lot de nouvelles connaissances sur la flore notamment, avec les filles c’est en chœur que nous reprenons le refrain « joubarbe, arnica, saxifrage ». Attention, pas d’entourloupe, on vous parle de l’arnica, le vrai : le renommé solitaire avec les deux feuilles l’une en face de l’autre… Encore quelques montées abruptes et une ou deux descentes, puis l’on amorce LA descente vers la vallée qui nous rapprochera du refuge. Un seul hic : elle est à pic et caillouteuse cette descente. « On n’a jamais été si près du refuge »…Je laisse les autres filer vers le semblant de ‘plaine’, et tente de faire face à mon accès de panique à la vue du vide, à mes jambes flageolantes. Jean-Baptiste vient à la rescousse et se glisse devant moi, le chemin m’est indiqué : sauvée ! Si j’avais à lui donner une note à ce stagiaire à la fin de la rando sans aucun doute serait-elle excellente. Pour me distraire on évoque ma nostalgie des Vieilles Charrues, son tour de Bretagne à vélo, auparavant Agnès et Claire étaient parvenues à débattre sur les diamants de Naomi Campbell…c’est fou ce que l’altitude inspire comme sujets de conversation.

Nous passons un ruisseau, et là José lâche la nouvelle : « vous voyez ce raidillon là-bas ? Eh bien c’est le dernier avant le refuge », autant dire qu’elle est acclamée. Lui-même n’est pas mécontent de voir se dessiner la fin du parcours qui se mue en parcours du combattant, car même s’il ne le montre pas, notre cher accompagnateur est souffrant. Ses nombreuses explications sur le milieu environnant ont aussi leur charme, ponctuées d’éternuements…Lors d’une pause ‘déshabillage’ pour cause de ‘chaud-froid’ d’ailleurs sur ce raidillon, il repère le jeu de deux marmottons. Agnès et moi-même, aux jumelles, capturons ce moment de vie quotidienne, insolite à nos yeux. Tandis que nous nous émerveillons de la dextérité des petites marmottes, le reste de nos amis randonneurs poursuivent leur chemin mais, sans accompagnateur, dans la mauvaise direction…José fait alors usage, à l’image des marmottes, de son sifflet. Ils reviennent sur leurs pas, suivis d’une jument, semblant hennir pour les faire fuir. C’est lorsque nous passons sur l’autre versant que nous nous apercevons qu’elle est à la recherche de son poulain, perdu de ce côté, qui appelle sa maman. En retrait, nous observons les retrouvailles…moment de grâce.

Commence alors la série des fameux lacs, aux eaux plus limpides les unes que les autres, pour lesquels nous venons de gravir mille mètre de dénivelé…Nous les contournons, à fleur d’eau, Sarah fait remarquer les cheveux d’anges que forment les herbes, d’autres le reflet du ciel et des monts environnants dans le lac. Une féerie. Lorsque nous abordons un des derniers lacs, qui aperçoit –on perché sur son rocher, sur l’autre rive, un crayon à la main, sa valise posée derrière la roche…Philibert ! « Incroyable ». Mais comment a-t-il fait pour monter jusqu’ici, de cette façon accoutré…Et le pire, nous sommes en sueur, éprouvés par notre journée, et lui est posé là, frais comme un gardon, nous adressant un salut amical mais désinvolte…Nous a-t-il reconnus ? S’il savait qu’il a alimenté une grande partie de nos conversations depuis la fin de matinée ! Il s’est déchaussé tout de même, pas étonnant. Nous finissons par tous approuver son choix ; qui ne trouverait pas l’inspiration dans un cadre idyllique ?

Bientôt nous apercevons le refuge, un peu de ‘civilisation’, et dans la dernière ligne droite (ce n’est qu’une façon d’écrire, puisque les lignes droites en montagnes ne sont pas courantes, et c’est entre autres ce que l’on aime…), Toine (Antoine), le berger peu disert du matin, vient se greffer au peloton. Il adresse cette fois la parole à Jean-Baptiste, lui explique brièvement qu’il revient du côté espagnol, où il a récupéré quelques effets de son grand-père. Quel personnage lui aussi ! Un vrai cabri. José, lui, nous fait récapituler : combien de lacs ? La fatigue, la chaleur, et l’on peut encore trouver d’autres circonstances atténuantes, nous font répondre vraiment de travers « entre 5 et 12… ? ».

La randonnée, jour un, touche à son but. Nous voilà au refuge. Il est planté en face de l’Ossau, surplombe le lac. Nous aurions souhaité de la part des randonneurs déjà présents quelques félicitations du genre « bravo, vous y êtes arrivés ! ». A défaut, nous nous contentons de notre satisfaction personnelle ! Quelle n’est pas notre stupéfaction lorsque nous croisons Philibert à la terrasse du refuge ?! Il est fou ce Philibert, il est fou ! Nous le saluons de nouveau, avant de prendre nos quartiers dans les dortoirs. Les fumets sortant de la cuisine nous mettent en appétit mais nous ne mangerons qu’au second service, en effet le refuge est complet et nous sommes arrivés assez tard… Ce petit bémol, si l’on considère que c’en est un, est vite occulté par une bonne nouvelle ; nous aurons à notre table Toine et Philibert qui eux aussi, ou devrais-je dire eux non plus, n’ont pu arriver à temps pour partager le dîner avec la majorité des convives. De nouveau à l’extérieur, les jumelles circulent pour tenter d’observer de plus près…la curée. Une vache se fait dépecée par une cohorte de vautours. Ils se déchirent les uns les autres pour conserver ou conquérir, le mot est fort mais convient vu la hargne déchargée par les protagonistes, leur part du festin. Nous saisissons leur manège macabre (oui, car l’animal, n’en déplaise à Philibert est bien mort, et contrairement à son idée première, les bergers ne sont en rien responsables de l’endroit où l’animal a agonisé : « Ils l’ont peut-être mis là exprès, qu’en pensez-vous ? », « Elle est vraiment morte vous croyez ? »). Les filles rient sous cape, tandis que les sourires des adultes se tordent à l’écoute des inepties de notre amuseur involontaire…

Le traditionnel « c’est l’heure de l’apéro » suivi du Waka waka emblématique de l’Arriu Mage font défaut mais José, une fois revenu des cuisines où il a mis la main à la pâte avec Toine, entame la bouteille de Patxaran, liqueur basque fabriquée à partir de la macération de prunelles. Nous partageons donc un verre sur la terrasse, face à nous le lac, dont le bleu est rehaussé maintenant par le reflet du pic du Midi d’Ossau, l’air est sain et frais, nous savourons la brise légère embrassant nos coups de soleil. Une lueur malicieuse passe dans le regard de Philibert, qu’a-t-il encore trouvé ? Sans que l’on s’y attende, il monte sur la table située devant la baie vitrée dans laquelle se reflète nettement l’Ossau, lève une jambe, la tient en l’air et s’exclame avec un enthousiasme si profond que l’on en est attendri(e)s : « Regardez, je marche sur le pic ! ». Moment aérien…

Nous ne voyons plus le temps passer, déconnectés et déjà comblés par notre journée, mais arrive le moment de passer à table. La tablée est pour le moins variée, de par l’origine géographique des convives, de leur âge, de leurs professions…mais la raison pour laquelle nous allons tant apprécier ce repas est qu’aucun de ces paramètres n’est intervenu ou presque ce soir-là ; nous partageons un dîner entre amis, ou du moins ça y ressemble. Les plats se suivent mais ne se ressemblent pas, on relève l’effort de diversité dans la cuisine, de recherche : du cumin dans les carottes râpées ! Le potage, la viande et le plat de pâtes se vident à grande vitesse, nous n’étions pourtant pas affamés : alors on met ça sur le compte de la journée sportive, des émotions voire de l’altitude ! Nos deux inconnus s’intègrent différemment au groupe, tandis qu’Antoine est installé en bout de table, mine sombre et peu disert, je croise son regard bleu persan mais détourne vite les yeux, il m’intimide. Philibert est assis au centre, et captive littéralement une bonne partie de l’assemblée. Il évoque en détail les raisons de sa présence en parc national des Pyrénées : « Ma grand-mère Antonia a vécu ici…j’ai retrouvé ses carnets et maintenant je veux vivre une partie de ce qu’elle a vécu »,il demande même à José s’il pense plausible une rencontre avec un descendant d’Augusto, le berger espagnol amant de sa grand-mère, et cela avec candeur et innocence, tellement attachant ! Lorsque la conversation évolue vers sa famille, il mentionne son arrière-grand-père, fantassin durant la guerre 1914-1918. C’est l’occasion pour Philibert de libérer un flot de détails sur le conflit, jamais encore je n’avais entendu de telles précisions sur le sujet ; chemin des dames, général Nivelle, chanson de Craonne (dont il débite les paroles sans une once d’hésitation). L’homme, que de prime abord nous ne prenions au sérieux, nous fascine. Il se rapproche de manière insolite du personnage de Gavalda, le fameux ‘Philibert Marquet de la Durbellière’, dont elle dit ceci : « Contre toute attente, son hôte s’avéra être un causeur parfait, relançant sans cesse la conversation et picorant çà et là mille sujets futiles et plaisants. Il était passionné d’histoire de France et lui avoua qu’il passait le plus clair de son temps dans les geôles de Louis XI, dans l’antichambre de François Ier, […] ou à la conciergerie avec Marie-Antoinette, femme pour laquelle il nourrissait une véritable passion. Elle lançait un thème ou une époque et il lui apprenait une foule de détails piquants. ». Pierre se livre tout au long du repas à un drôle de manège ; il se lève à intervalles réguliers et se penche au-dessus de Sarah. Elle est en face du pic et Pierre surveille simplement l’évolution des couleurs au coucher du soleil…le colosse revêt son habit ocre peu après le début du repas. Alors que le fromage acheté le matin même est savouré mais dévoré, nous nous intéressons au véritable prénom de notre Philibert. On hésite un instant : après tout, tenons-nous vraiment à la savoir ? Claire ne peux s’empêcher de faire remarquer à notre inconnu, de plus en plus connu d’ailleurs, que s’il se prénommait Mickel ou Kévin, le charme serait rompu. Il se glisse soudainement dans la peau d’un jeune banlieusard années 1980, gesticulant et s’exclamant : « ouais ouais c’est sûr, si j’mappelle Mickel ou Kévin,… ». Eclat de rire général, quel phénomène tout de même. Il lâche le morceau : « c’est Antoine ». Surprise et soulagement.

José nous prévient de l’extinction des feux à 22 heures, nous quittons la table après avoir débarrassé et filons aux sanitaires. Philibert-Antoine achète un paquet de cigarettes espagnoles à l’autre Antoine, le berger, à quatre euros. On se munit de lampes torches, préparons nos sacs pour le lendemain puisque notre départ se fera aux aurores, avant le lever du soleil évidemment. Une fois allongées, nous refilons, « Belle, Bulle et Rebelle » comme nous a rebaptisées Sarah, le cours de la soirée : « rarement autant ri, quel dîner, quel journée… », « Hors du temps, hors de tout, mieux que tout » pensai-je, emballée.

« Les filles… ? ».6H15 .José . Pensée saccadée, réveil mouvementé. La nuit fut courte et les coups de soleil ont fait leur effet néfaste sur le sommeil de certains. Nous nous couvrons et partons pour le col d’Ayous, un objectif en tête : le lever de soleil. Même après avoir partagé une orange gracieusement offerte par notre stagiaire préféré, le démarrage est rude, la pente raide, le souffle court. On tente de discuter un peu, José nous rappelle à l’ordre « vous blaguerez là-haut, dépêchez-vous les premières couleurs apparaissent ! ». Action, réaction, il a bien raison notre José ! Une fois là-haut, le vent finit de nous sortir de la torpeur matinale. On s’emmitoufle, les mains, voire les oreilles à l’abri. Et l’on se gave du paysage. Le soleil se fait attendre car les nuages sont bien là eux. Alors Fanny fait remarquer l’Ossau pris d’assaut par la cavalcade de ouate…On suit du regard le vol tranquille des vautours. Puis José, guilleret : « Thé ou café ? ».Comme l’a spontanément fait remarquer Pierre : José est un père pour nous. Nous prenons donc un premier petit déjeuner, à 2100m d’altitude, en communion avec la nature qui nous entoure et entre nous, puisque nous partageons dans un bol unique nos boissons chaudes. Enfin le soleil fait une percée, les yeux maintenant grands ouverts, nous emmagasinons. Les nuances de vert en contrebas sont superbes, et comme dans un son et lumière, la nature semble se réveiller, à son rythme ; les pics espagnols rosissent, les sifflets des marmottes reprennent. Moment fabuleux.

La descente fleure bon la bonne humeur, certains comme Jean-Baptiste font même un peu d’humour : « Oh regardez José sur la panthère beuse » (comprenez pente herbeuse), mais à cette heure matinale nos esprits ne sont pas encore enclins à saisir la finesse de la remarque. De retour au refuge, nous retrouvons Claire qui souffrant du manque de sommeil et surtout d’une ampoule taille XXL au talon ne nous a pas accompagnés. Le petit-déjeuner est servi : bonheur. Il faut bientôt penser à repartir, monter c’est bien mais il faut aussi redescendre. Après un brin de toilette José donne le signal départ, avant que l’on se mette à régler notre nuitée au refuge. Jean-Baptiste doit aussi faire ses preuves en tant que ‘bon stagiaire accompagnateur en montagne’ : il soigne grâce au miraculeux compeed le talon blessé de Claire et nous fait une leçon de « laçage à l’envers » des chaussures de ‘rando’, qui autorise un meilleur maintien de la cheville pour aborder la descente. C’est donc un peu plus d’une demi-heure plus tard que nous prenons vraiment le départ, déjà nostalgiques et surtout outrées que Philibert alias Antoine soit reparti sans nous dire au revoir…

La descente se fait d’abord sur « l’autoroute », qui se trouve être le principal accès au refuge, par les lacs. Quelques « bonjour bonjour bonjour » plus tard, nous bifurquons, Agnès laisse échapper un « c’était presque trop simple ». José annonce la couleur : il nous montre dans les grandes lignes ce qu’il nous reste à parcourir et glisse le fait que nous allons emprunter les chemins de vaches…La boue est au rendez-vous, quoique le sentier est ‘apparemment’ assez sec. Notre accompagnateur en chef est de bon conseil : « mieux vaut pied souillé que pied cassé » ; à bon entendeur…Les discussions vont bon train, elles portent souvent sur la journée de la veille, José nous apprend qu’à son grand étonnement, Philou (Philibert-Antoine autrement dit) et Toine sont restés discuter tard dans la nuit. D’abord très surprise, je raisonne en me disant que des personnages aussi antagonistes et surtout aussi érudits dans leurs domaines respectifs ne peuvent qu’avoir des choses à échanger et à apprendre l’un sur l’autre alors pourquoi pas, « c’est dingue ce que la montagne est capable de provoquer en fait ! ». Et comme un peu de botanique ne fait jamais de mal, au contraire, nous croisons un sureau rouge, qui est une espèce caractéristique du massif des Pyrénées, rencontrons une ‘vrai-fausse’ gentiane et…beaucoup d’orties ! En ce qui concerne la ‘faune’, qui voit-on monter vers nous suivi par une dizaine de bambins : Christophe, un autre accompagnateur en montagne en collaboration avec le village vacances. Au fil de la conversation avec José et Jean-Baptiste il lâche : « Avec les gamins on vient de croiser un gars tout droit sorti des années 1940…, avec un autre ». Invraisemblable. Cri de joie des filles : « c’est notre Philouuu ! ». Alors que nous reprenons notre route, d’un pas plus rapide, nous apercevons une tâche rouge en contrebas. Le gilet de Philibert ? Accélérons encore, les hypothèses vont bon train : « mais avec qui est-il alors ? Un camarade l’a rejoint ? C’est peut-être Toine si l’on en croit ce qu’a dit José… ? ».

Arrivés au bas de la clairière, arrêt sur image. Le point rouge est la chemise…d’Antoine le berger, assis sur la roche, un livre à la main. Philou-Philibert-Antoine écrit, au pied du rocher, il arbore une tenue différente de la veille mais est tout aussi apprêté. Devant lui sa valise de cuir, ouverte, un miroir, une nappe délicatement étendue sur l’herbe de la petite clairière, sur laquelle des tasses attendent que l’on serve le thé, des biscuits pour l’accompagner. Je crois rêver, un extrait d’Ensemble c’est tout me revient : « J’adore les pique-niques. […)Des assiettes, des couverts, une nappe, quatre serviettes, un tire-bouchon… » dixit Philibert. Surplombant la scène, un fil à linge ou sèchent des sous-vêtements d’un autre temps. Leurs deux parapluies sont ouverts au vent, suspendus au branchage d’un arbre sûrement centenaire. Rêve-t-on ? Un tronc mort traverse la clairière, nous invite à nous asseoir. Alors les nouveaux amis entonnent :

« Bonsoir m’amour, bonsoir ma fleur,
Bonsoir toute mon âme !
O toi qui tiens tout mon bonheur
Dans ton regard de femme !
De ta beauté, de ton amour,
Si ma route est fleurie,
Je veux te jurer, ma jolie,
De t’aimer toujours ! » …

Tandis qu’Antoine se saisit du fil ou est étendu le linge et le fait glisser jusqu’à lui, le second Antoine prend son carnet et nous lit, ou plutôt nous conte : il nous conte les trouvailles qu’il a faites dans la valise de sa grand-mère, le miroir par lequel il laisse s’exprimer sa poésie, la portait d’Antonia bien sûr et tant d’autres choses encore, mais le mieux , il a trouvé l’histoire d’amour de sa chère grand-mère et d’Augusto. Antoine serait un de ses petits-fils, ils l’ont découvert cette nuit…Cet Antoine descend de son perchoir, chantant avec force, conviction, émotion, l’Estaca ;

« Si estirem tots, ella caurà
I molt de temps no pot durar :
Segur que tomba, tomba, tomba !
Ben corcada deu ser ja.
Si tu l’estires fort per aquí
I jo l’estiro fort per allà,
Segur que tomba, tomba, tomba
I ens podrem alliberar. »

Lorsque sa voix retombe, nous qui étions déjà plus que stupéfaits, nous qui buvions les paroles de Philibert, nous sommes laissés sans voix devant la superbe de la mélodie et du texte catalan. Il évoque à son tour ses découvertes dans les bagages de son aïeul. Comme pour mettre fin à la scène, il laisse s’échapper son couteau qui se plante dans le sol de la clairière.

Mes yeux sont humides. Je refoule les questions, auxquelles je ne pense pas vouloir de réponses : « Qui sont-ils ? Comment ont-ils pu se (re)trouver ainsi ?… ». Les interrogations laissent place aux pensées affirmatives…  « C’est inouï. Juste hors du commun. Je vis un conte. Une remontée dans le temps. Je… ». Alors on se regarde, ahuris, bercés par le flot d’émotions. Antoine, celui vêtu façon ‘belle époque’ nous invite à partager un tasse de thé, qu’il a fait lui-même avec des herbes et des fleurs cueillies aux alentours. Nous ne bougeons pas, il se lève et me tend le petit récipient. Il m’aurait demandé la lune, je serais allé la décrocher, hypnotisée par tout ce que nous venions de vivre. J’y trempe les lèvres, c’est doux et sucré. Je fais goûter à Sarah, posée à mon côté droit. « Approchez-vous, servez-vous en biscuits ! ». Nous avançons, Claire, Agnès, Pierre paraissent sereins, je suis perdue mais tellement bien dans cet univers. Philibert propose d’expliquer. Mais expliquer quoi au juste ? « Tout n’est pas tout à fait vrai dans notre histoire… ». Fanny réagit aussitôt ; « le livre, c’est vrai ça ! ». Réponse négative. Les questions fusent. « Vous vous êtes bien rencontrés hier soir tous les deux quand même ? » demandai-je avec un peu d’espoir. On est amis depuis vingt ans… De fil en aiguille, les deux acolytes détricotent l’aventure, non seulement ils se connaissent mais ils créent ensemble. Ils créent des féeries comme celle que nous venons de voir s’achever sous nos yeux. Enfin non, elle ne s’achève pas, elle laisse la porte grande ouverte à l’imagination, à l’évasion. Ils nous ont apporté la preuve irréfutable…que l’on peut encore faire rêver les grands enfants.

La scène se démonte tandis que nous refilons les dernières 48 heures. Les deux Antoine se démasquent, ils sont comédiens et font de l’art de rue. Ils suivent notre groupe de randonneurs depuis le départ, n’ont pas quitté leur personnage depuis le début de l’aventure. Ils nous rassurent pourtant en nous disant que tout n’est pas factice, le grand-père de Philibert-Antoine est bien celui qu’il nous avait décrit la veille au soir par exemple. Les sacs à dos chargés et le matériel ramassé, nous poursuivons, plus ou moins abasourdis, le chemin du retour en compagnie de nos amuseurs attitrés. Les réflexions ne cessent jusqu’à l’arrivée au parking du barrage, en fin de matinée…  « C’est ce qui s’appelle être au bon endroit, au bon moment. Ce déploiement de logistique, incroyable. On a rêvé les yeux ouverts. Juste pour nous en plus, t’y crois toi !.Je ne réalise toujours pas. Extatique. Retourner à la vie réelle maintenant ? L’atterrissage risque d’être douloureux après tout ce que l’on a vécu. La vie sans art serait vraiment désenchantée.» etc.

Au fur et à mesure de notre avancée, nous découvrons les détails du projet, notamment que José et Jean-Baptiste étaient eux aussi impliqués. Jean-Baptiste est en réalité le stagiaire d’Olivier (Alias Antoine le berger) qui est aussi accompagnateur en montagne. Il portait le poids de la logistique impressionnante déployée tout au long de l’aventure, c’est-à-dire un sac d’une trentaine de kilos, à travers la montagne, d’où son personnage renfermé qu’il n’a eu besoin de surjouer puisqu’il était réellement épuisé. Ce fut donc l’œuvre d’une partie de la compagnie les ‘dandy manchots’. A mon sens ils nous ont fait un don, d’énergie certes, mais surtout de passion. J’espère l’avoir mérité. Ce fut en tout cas un tel bonheur de le recevoir !

Pas d’autre choix que de sortir du conte lorsque l’on voit Antoine-Olivier le berger solitaire et bourru pianoter avec dextérité sur son iPod. La révélation de trop a été celle de Philibert, qui n’était pas non plus Antoine, mais Jérémie à la ville (orthographié comme le prophète bien sûr)…

Arrivés au point de départ, où la chaleur nous étouffe, nos amuseurs de 48h nous quittent, nous les remercions mais voudrions faire tellement plus pour les remercier de leur inestimable présent. De même pour nos deux accompagnateurs, je dis bien deux, car Jean-Baptiste, selon nous, mérite bien ça. Il faut aussi louer les qualités de José, tant dans son métier que dans le rôle que lui aussi a joué dans cette histoire. Nous repartons en direction de l’Arriu Mage, où nous allons apprendre que Christophe, le directeur est aussi de mèche, il nous faut le remercier de nous avoir permis de vivre une telle aventure. Un troupeau de vache prend le départ en même temps que nous, à croire que le sort souhaite que l’on émerge le plus doucement possible.

Quelques heures après, j’ai toujours les mirettes anesthésiées par les beautés que l’on a traversées et ça risque de durer, et mon sourire, en repensant à ce conte de fée, est comme figé. « Il va tout de même falloir que je l’efface un jour ce sourire … ».

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Le Dandy ManchÔt & L’Name au Liban. Décembre 2008

Lazzab signifie Genevrier…

Lazzab, la Terre des Genévriers Millénaires… Nous posons nos pieds nus sur cette terre, un calme tranquille nous envahi. Moment intense de silence, de force de la nature, d’inspiration. Merci pour ces quatres jours de bonheur.

« Un mOt Ment d’éGareMent,

 

Transmission d’émoTions

– Re tranS CriptioN
– d’Intentions

– çA Inspire, je Respire

– Génial & LogiSme… »